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[à voir] « Coco » de Pixar : méta-généalogie sauce « Grim Fandango »

Temps de lecture : 8 minutes

Vous avez aimé Vice Versa ? Foncez voir Coco. Sous ce titre anodin se cache un magnifique film d’animation signé Pixar, digne de ses prédécesseurs et qui va, une fois de plus, chercher loin. J’y ai emmené mes deux plus petits (8 et 4 ans), c’était la première fois d’ailleurs que j’emmenais la petite dernière au cinéma.

D’un point de vue esthétique, les films de Pixar sont toujours aussi bien faits, même si on semble ici avoir atteint une sorte de seuil. Ainsi, la ressemblance avec les personnages de Vice Versa est frappante : le père du héros dans Coco est un sosie à la sauce sud-américaine du père de Riley. On prend les mêmes et on recommence parce que ça a marché ? Pas si sûr.

Si vous avez vu la bande annonce, vous savez que le film se déroule pendant la fête des morts dans une petite ville du Mexique car là-bas, il s’agit d’une véritable fête, où l’on chante et l’on danse. Le film va cependant basculer (mais pas trop vite) dans le surnaturel : le héros, un petit garçon, est projeté dans une sorte de monde des morts coloré et fun qui fait penser au jeu vidéo rétro Grim Fandango. Donc des squelettes funky, en veux-tu en voilà – un peu criard au début (c’est pour les enfants donc bien lisse et cartoonesque) mais on s’y fait vite. Et quand on y pense, c’est un pari assez osé, qui peut de prime abord rebuter le spectateur.

Le scénario du film, que je ne vais pas vous spoiler ici, est cousu de fil blanc. Peu de surprises pour le spectateur adulte, qui va rapidement mais plaisamment déchiffrer presque tous les indices narratifs (tout l’inverse d’un Your Name, à un détail près). Coco met donc en place, dès le début du film, la dynamique propre aux mangas shônen : un héros jeune et toujours positif, confronté à des obstacles susceptibles de générer son lot d’action et de rencontres, avec des objectifs à accomplir simples et clairement identifiés, un contexte qui le dépasse, et surtout : le chien ! Véritable caution humoristique du film, il rappelle ces animaux qui accompagnent tous les grands héros épiques et les rendent invincibles, comme Kyubi accompagne (intérieurement) Naruto, Pégase accompagne (symboliquement) Seiya, Happy accompagne Natsu, et j’en passe. Dans tous les cas, ces animaux présentent d’abord des défauts susceptibles d’entraver le héros puis parviennent à se spiritualiser. Héros et animal ne font plus qu’un.


En ésotérisme – car avec Coco, on nage en plein dedans – le héros accompagné par un animal fait référence à la carte du Mat du Tarot de Marseille et que l’on retrouve peu ou prou dans toutes les déclinaisons de ce dernier. Sur le plan symbolique, la figure du Mat renvoie à une grande unité dans l’imaginaire humain, comme en témoignent les nombreuses structures narratives qui y ont recours, quelles que soient les lieux et les époques. Contrairement à toutes les autres cartes, le Mat est sans numéro (fuyez toutes les interprétations où elle porte le numéro XXII) : elle indique ainsi une énergie vitale sous-jacente qui échappe à tout calcul et qui peut surgir à tout instant, un élan primordial, le « chi » oriental, ou bien même le « e » de l’équation e=mc², qui sous-tend l’existence même de tout l’univers visible. Le Mat est proche, jusque dans sa posture, de l’arcane sans nom (numéro XIII) qui représente un squelette faucheur, et qui a toujours donné au Tarot une aura un peu sinistre. Dans Coco, l’analogie entre le symbolisme de ces deux cartes joue à plein à travers le personnage du héros, grimé en squelette pour passer inaperçu dans le monde des morts, et étant donné que l’arcane XIII représente généralement la rupture avec les concepts hérités du passé familial, un thème fort dans le film.

D’un point de vue strictement psychologique, le Mat représente le désir irrésistible du héros (et par extension de tout être humain) de vivre sa vie comme il l’entend, à l’instinct, au delà de l’intellect, de l’éducation et du milieu culturel, qu’il faut nécessairement déconstruire à un moment donné. Ainsi, pour se réaliser dans la musique, le jeune héros du film de Pixar, devra non seulement aller au delà du carcan familial mais également des formules toutes faites de son chanteur idole, qui l’ont porté et orienté positivement, mais seulement pendant un temps. Le Mat est lié à cette quête de l’être essentiel que chacun a au fond de soi. Tout deuil se termine véritablement par le départ vers ce grand voyage qu’est la recherche de soi-même, et le film le montre d’ailleurs très bien.

Le Mat a également ce côté actif, dynamique, musical et WTF, qu’on entend arriver de loin à grand fracas – et qui est très bien représenté dans le film – mais il évoque également un patchwork de nature polyglotte. C’est justement la force de Coco que de mélanger l’espagnol au français (dans la VF) en permanence. Sans-doute cela parle-t-il davantage aux américains, qui se sont fortement hispanisés, surtout dans les états du sud-ouest. Un joli pied-de-nez à Trump et à ses idées de murs, d’ailleurs – c’était mon clin d’oeil « politiquement correct » pour Octo !


Revenons un instant au scénario et aux différents niveaux de lecture du film. Si dans Vice Versa, on s’intéressait à l’être intérieur vis à vis de ses instances multiples et fragmentées, dans Coco, on s’intéresse davantage à l’être social vis-à-vis de sa famille, qui est tout autant multiple et fragmentée. A chaque fois, la question se pose : par quoi l’être humain est-il façonné et jusqu’où peut-on placer le libre arbitre ? Coco, qui raconte l’émergence d’un artiste dans une famille de cordonniers travailleurs acharnés, représente en cela une magnifique initiation à la méta-généalogie.


Au cœur du scénario se trouve en effet une malédiction familiale intelligemment mise en scène, qui fait que les mêmes schémas se répètent de génération en génération. Un secret en cache un autre, même si dans Coco, le bien l’emportera sur le mal, ce qui n’est pas toujours le cas dans la réalité ! Mais la résilience d’un seul permettra de guérir la totalité de l’arbre généalogique. C’est là le principe de la méta-généalogie : identifier les répétitions dans la famille, mesurer l’impact des ancêtres, même morts depuis longtemps, sur notre vie actuelle, tout faire pour se réconcilier avec, et vivre en paix avec soi-même, sans défaitisme et en pleine conscience. Vaste programme ! Et très sud-américain, peut-être.

En effet, Alejandro Jodorowski, artiste et poète chilien dont je parle souvent sur le site, a coécrit avec Marianne Costa un pavé intitulé « La Famille, un Trésor, un Piège » qui définit les bases de la méta-généalogie et qui a été pour moi un véritable coup de tonnerre (je ne l’ai d’ailleurs toujours pas fini tellement c’est dense). Ce livre résonne incroyablement avec le parti-pris du film de Pixar encore que, contrairement à ce dernier, il ne faille peut-être pas le mettre entre toutes les mains… sauf si vous voulez vous regarder froidement, bien en face, et sans concessions ! Je connaissais la méta-généalogie de réputation et j’avoue avoir été longtemps sceptique, mais je suis aujourd’hui rassuré de voir que ces concepts que je prenais autrefois pour des obsessions bobo new age sont peu à peu mis en avant dans la culture populaire. Ce que Coco nous montre avec force et émotion, c’est que se plonger dans les racines de son arbre, c’est non seulement œuvrer pour son futur (et pour les papagamers, pour le futur de ses enfants) mais c’est également œuvrer pour son passé en se mettant au service de toute sa famille, dans son entier.

Au delà de l’identification des zones d’ombres de son arbre généalogique, Jodorowski préconise ce qu’il appelle l’acte de « psychomagie » pour guérir durablement. En substance, cela implique de poser un acte ou un rituel, qui peut paraitre absurde, mais qui parle directement à l’inconscient, par l’image et le symbole, l’inconscient ne pouvant être directement atteint par les mots – n’en déplaise aux psychanalystes portés sur l’herméneutique (c’est un pléonasme) ! Même si la psychomagie représente une ligne rouge pour l’homme occidental, son parti-pris est intéressant : elle met en scène, tout comme le voyage du héros de Coco dans le monde des ancêtres, la perte momentanée de l’esprit rationnel, l’accès à une connaissance et à une expérience extraordinaire, qui va avoir un impact positif et dénouer tous les blocages, que les mots et les arguments ne suffisaient pas à dénouer à eux seuls. Aussi, force est de constater que la majeure partie du film peut être interprété comme un rêve, à l’instar d’Alice au Pays des Merveilles ou du Songe d’une nuit d’été. Pour l’adulte qui a emmené ses enfants au cinéma, c’est le film lui-même qui aura peut-être son effet psychomagique ou qui aura au moins eu le mérite de susciter une vague interrogation sur son passé familial. Pour le plupart des gens, il y a une peur réelle de « déterrer la merde »… et on se rend compte, qu’en effet il y en a, et que celà est mis en scène dans un dessin animé de Disney !

Caricatural ? Peut être… Mais avant de se prononcer, il faut paradoxalement terminer la réflexion par le titre : Coco… qui semble étrangement choisi et qui est loin d’être anodin. On ne s’en rend pas compte tout de suite, entraînés que nous sommes dans l’action trépidante du film et, au milieu de tous ces prénoms exotiques difficiles à retenir, de tout ce blabla polyglotte, celà sonne comme une sorte de « deuxième effet kiss-cool« . Car c’est certainement Coco qui porte la véritable charge héroïque de la famille. C’est en tous cas le véritable leitmotiv du film, et qui fait passer tout l’aspect shônen comme une simple décoration. Je n’en dirai pas plus et laisse ce niveau à votre propre interprétation. Simplement, un dicton raconte que dans un feu, si c’est la flamme que l’on remarque le plus, c’est pourtant la braise qui apporte la chaleur véritable. De même, pour nous : la flamme est notre ego tandis que la braise est notre être essentiel.

Lamyfritz

Vieux flibustier chiqueur de pixel et écumeur de poulpe, retiré avec femme et enfants. Engagé comme matelot au temps de l’Amstrad puis comme corsaire à bord de la Megadrive, il décime l’armada 8-bits et harcèle les navires de chez Nintendo. Le PC lui permet d’être son propre capitaine mais il rêve toujours de cette époque d’aventures où le jeu vidéo était encore terra incognita.

2 commentaires
  1. octopaddaone
    10 Déc. 2017 à 14:09 -----> lui répondre

    Passionnant, et tu m’as donné envie d’aller le voir prochainement, sans doute avec ma plus grande, par contre 4 ans pas trop dur de rester 1h20 assis ? En tout cas encore un article de fond brillamment écrit et donne à réfléchir. Mais est-ce que nos gènes portent ceux de nos ancêtres ? Conduisant à une inéluctabilité de nos actes, de façons de faire ou plutôt n’est-on pas le produit d’un milieu socioculturel et familial ? Vastes débats, et dans le premier cas, être un esclave d’actes dont nous ne sommes en rien responsable ? Brrrrr froid dans le dos pour le descendant d’un Himmler (quoique sa petite fille actuelle porte bien l’héritage maudit de son grand-père, et sans se cacher… c’est dire).

  2. Lamyfritz
    10 Déc. 2017 à 20:34 -----> lui répondre

    Presque 1h50… ! Certains gosses très jeunes ont eu un peu du mal mais ça s’est globalement bien passé.
    Puisque tu l’évoques, le versant génétique n’est pratiquement pas abordé en méta-généalogie, bien que les dernières études en matière de neurologie tendent à prouver que notre hérédité influe à hauteur de 50% sur notre comportement et notre personnalité (pour certaines d’entre-elles seulement, comme la dépression, sinon on oscille plutôt autour des 30%). La théorie du tout culturel, remise au goût du jour par les féministes, ne résiste pas aux faits : il y a des prédispositions à notre comportement. Difficile à accepter pour l’occidental moderne, biberonné au libre-arbitre…! Bref.
    La malédiction familiale du film « Coco » est présentée sous l’angle psychologique. Toute simple, elle est expliquée en voix off dès le début du film (je ne spolie donc pas grand chose) : une arrière arrière grand-mère blessée en amour va façonner la destinée et le comportement de tous ses descendants, y compris ceux qui ne l’ont pas connue… C’est la mise en scène d’une prise de conscience énorme, car ce genre de cas de figure arrive dans absolument toutes les familles (la méta-généalogie remonte par principe jusqu’aux arrières grand-parents). Du côté d’Himmler, cas extrême, il ne faut pas oublier que la plupart des nazis pensaient sincèrement œuvrer pour le bien, pour un monde meilleur, en tant que représentants d’un peuple qui les avaient élus démocratiquement. Tous n’auront pas eu la lucidité d’un Schindler, hélas. Mais les descendants ont pu hériter de cette dynamique teintée de folie des grandeurs, qui peut tout à fait s’épanouir de manière productive, dans les arts par exemple. Les descendants des pires criminels ont toujours la possibilité d’être résilients à leur manière (Boris Cyrulnik est très attaché à ce concept). Dans le film, ce cas de figure extrême est évoqué très brièvement à un moment donné. Impossible de passer à côté !

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