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[#28] comment je me suis construit sur un tas de pixels ? 4/4

Temps de lecture : 8 minutes

Allez-vous deviner qui se cache derrière le masque ?

Nous voilà enfin dans la dernière partie de ce dossier, qui promet encore quelques coups fumants avec en prime, l’apparition du premier personnage féminin de la série. Ce personnage est lui aussi tiré de l’univers des jeux vidéo et aura sans doute marqué durablement mes constructions émotionnelles, car cristallisant en un seul souvenir diffus tous les univers contingents d’une époque somme toute banale de ma vie. Contrairement à ce que vous pensez peut-être, il ne s’agit pas de Lara Croft, même s’il y aurait de quoi écrire tout un article, voire tout un roman, sur l’impact de cette fille sur le devenir sexuel ambigu de plusieurs générations de losers… ou « comment j’ai fantasmé sur un tas de polygones » ? En ce qui me concerne, la 3D n’était pas encore là, c’étaient encore les pixels – encore eux ! Pas étonnant qu’on ait érigé le pixel au rang d’art dans le pixel art – alors je suis sans doute un rétrograde classique sentimental, mais…

8. Tommy Vercetti dans GTA Vice City – la classe en chemise à manches courtes

Au début des années 2000, le dernier héros de jeu que j’avais un tant soit peu admiré était Link dans Zelda Ocarina of Time mais il était bien impossible de s’identifier à cet espèce d’androgyne ultra moral, exempt de défauts, gaucher, et aussi chaste que prude. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il est une icône de la culture gay postmoderne. Mais bon, Zelda Ocarina of Time avait enfoncé une sacrée porte, bien qu’aujourd’hui il ait plutôt mal vieilli, il faut le reconnaitre. Du coup, après y avoir joué et l’avoir terminé deux fois, j’avais du mal à retrouver des jeux d’une telle qualité, ce genre de jeux qui vous aspirent et vous donnent du plaisir à jouer longtemps – c’était l’époque du rétrogaming naissant, avec le retour de bons vieux titres arcade de type Neo-Geo où les parties sont torchées en moins de 30 minutes.

L’immense map de Vice City : une vraie sensation de liberté !

Heureusement, je découvrais GTA 3 Vice City, avec des graphismes revus à l’aune de la 3D moderne, un héros malfaisant et bourré de testostérone rappelant Duke Dukem, mais avec en plus ce degré de liberté fascinant et ces dimensions extraordinaires, ce sens de l’espace, et ces petits plaisirs par procuration que l’on retrouve dans tous les GTA. Dans ce jeu, le héros, Tommy Vercetti, porte des chemises, qu’il est d’ailleurs possible de customiser. Depuis ce temps, moi aussi je porte des chemises, alors qu’avant, je ne voulais jamais en entendre parler. Du coup, j’en ai désormais toute une collection à en faire pâlir d’envie Parker Lewis lui-même, de la chemise de DRH à la chemise hawaïenne, que j’ai d’ailleurs porté à mon mariage. J’en suis à un point où désormais, dans mon entourage, c’est quand je porte des T-shirts que ça choque, ce ne sont pas des réflexions du genre « oh, vous avez mis la cravate » mais plutôt « oh, vous avez mis le t-shirt »… Sérieusement.

Alucard… Dracula à l’envers ?

9. Alucard de Castlevania Symphony of the Night – le prince tragique

Quand je jouais à ce jeu étant adolescent, c’est un peu comme quand je regardais Le Retour du Jedi étant plus petit. Je me disais en permanence « mince, j’espère que je n’aurai jamais à affronter mon père comme ça un jour ». Et puis je me suis rendu compte que les tragédies familiales ont fini par me rattraper et que, quelque part, ça aurait été un moindre mal que ça se passe ainsi. J’en viens à penser que la notion même de famille est un problème, et que quand ça ne l’est pas, ce n’est qu’une question de temps pour que ça le devienne. Après j’ai été assez stupide pour fonder une famille moi-même, mais j’ai eu quand même la présence d’esprit de mettre de la distance avec ce que je considère comme le mal. Maintenir ces distances est un combat, une lutte permanente, c’est le prix du sang.

« It was important, Dumbledore said, to fight, and fight again, and keep fighting, for only then could evil be kept at bay, though never quite eradicated» (Harry Potter and the Half Blood Prince).

le château maudit où se rejouent toutes les tragédies – métaphore de la demeure familiale au sens symbolique et psychique

Je n’irai pas davantage dans les détails me concernant. Mais ce château de Dracula, qui revient régulièrement dans le monde des mortels, est un peu comme ces invitations aux fêtes de fin d’année ou ces nouvelles familiales lointaines inopinées et troublantes qui finissent par arriver jusqu’à moi. Et, chaque fois que ces bouleversements interviennent, j’endosse la tenue du chasseur de vampires, car la lutte recommence. Le héros de Castlevania : Symphony of the Night, Alucard, est un chasseur de vampires, mais il est également vampire lui-même. En effet, Alucard est le fruit de l’union entre Dracula et une humaine, et il doit défaire son propre père à la fin du jeu. Le complexe d’Œdipe atteint son paroxysme, avec un héros qui a quand même une autre gueule que Luke Skywalker malgré son côté un peu gay (encore !) qui rappelle parfois Lady Oscar. Bref, Alucard a quelque chose de Shakespearien, à l’image de mes propres rapports familiaux, et croyez-moi, je n’exagère rien. A l’époque où je jouais à ce jeu, c’est-à-dire à la fin des années 90, ce n’était pas aussi grave qu’aujourd’hui, mais ce fut une période de ma vie où je me suis presque laissé tenter par le look gothique, avec le port d’une longue veste noire que j’ai toujours quelque part au fond d’un placard, râpée et rongée par les mites. C’est l’époque aussi où j’ai rencontré le vin, boisson des princes et des rois, toujours dans cet espèce d’esprit aristocratique cher à Alucard – car il n’y a guère que dans les Castlevania et dans Albator 78 où l’on trouve du vin, bu avec délectation par des écorchés vifs qui ont la classe.

10. Jessica Atréides dans Dune – amour, gloire et épice

Autant beaucoup de joueurs ont fantasmé sur Lara Croft de Tomb Raider, autant j’avais déjà eu à l’époque un premier amour virtuel grâce à la magnifique adaptation vidéoludique de Dune. En outre, Dune fut LE jeu qui m’a donné envie d’avoir un PC. Jessica Atreides, mère du héros incarné par le joueur (en vue subjective – quelle tête de nul dans le miroir) y était pour beaucoup, et fut longtemps pour moi un canon absolu, le symbole du féminin parfait, une MILF avant l’heure. J’en suis évidemment revenu, car j’étais très fleur bleue et encore très prude à l’époque, cela va de soi : Duke Nukem et ses phrases bien lourdes n’avaient manifestement pas encore fait leur entrée dans ma vie. A l’époque, je lisais Le Rouge et le Noir de Stendhal pour le lycée, en seconde, et j’ai toujours associé la figure de Mme de Reynal à celle de Jessica Atréides du jeu vidéo. Je crois bien qu’au final mon goût de la grande littérature française, du jeu vidéo PC et de l’école républicaine vient de là. De cette heureuse coïncidence.

Honorata la trisaïeule

Par la suite, j’ai retrouvé ces figures initiatiques particulières dans les Bandes Dessinées de Jodorowski : L’incal mais surtout La Caste des Métabarons – que je ne pouvais clairement pas encadrer avant d’avoir fait l’expérience de Dune. Tout cela n’est pas anodin, car Jodorowski avait prévu de faire lui-même le film de Dune, mais Lynch a fini par avoir le dessus, du coup Jodorwski a recyclé une bonne partie de son univers dans ses bandes dessinées. Ces dernières sont empreintes d’une sagesse ancienne, liée à son expérience des Tarots de Marseille, qui m’ont également passionné. Mais bref, tout ceci est une autre histoire – toujours est-il que pour moi, Dune est au centre de beaucoup d’univers concomitants et que Jessica Atréides, à l’instar de La Papesse des Tarots de Marseille, fut une initiatrice de premier plan, malgré son aspect cloîtré et frigide.

Question initiation, Dune s’est imposé lorsque j’étais étudiant. Il m’a d’une part inspiré en tant qu’objet de littérature comparée, puisqu’il existe sous forme de livre, film et jeu, tous trois des œuvres à succès et ayant marqué leur temps – quand je parle d’univers concomitants, c’est ça aussi. Bref, ces perspectives m’ont grandement aidé à établir des systèmes d’études comparatifs complexes mais exigeants et surtout novateurs (un peu trop au goût de mes professeurs d’ailleurs). Et puis avec Dune, n’oublions cette exaltation sous-jacente des drogues les plus variées à travers l’usage répété de « l’épice », substance mystérieuse qui permet de replier l’espace-temps, et conduit à des révélations mystiques. Je ne vous fais pas un dessin, mais disons que ça a servi de prétexte à pas mal de dérives, et qu’un de mes amis a décidé d’aller jusqu’au bout dans cette démarche un tant soit peu new age, terminant de ce fait à l’asile psychiatrique. Comme certains ont fait des Chemins de Katmandou une sorte de Bible, Dune aura également eu ses adeptes extrémistes.

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« This is the end» comme dirait Jim Morrison – encore un qui aura pris trop d’épice. Nous sommes bien peu de chose, tout compte fait. Mais nous sommes aussi cela : une somme de personnages imaginaires, des êtres de fiction.

« Life’s but a walking shadow, a poor player

That struts and frets his hour upon the stage

And then is heard no more. It is a tale

Told by an idiot, full of sound and fury,

Signifying nothing. »

(MacBeth, Act V Scene V)

A travers son théâtre, William Shakespeare posait déjà la question : qui sommes-nous réellement ? Internet, gigantesque tribune déconstructiviste mondialisée, nous apporte difficilement la réponse. Il l’éloigne peut être davantage, noyant la présence humaine sous une masse de signifiants éclatés, brouillant la frontière entre le son et ses multiples échos. Le moderne est ainsi fait : éclaté en mille morceaux, à la fois présence et miroir, effarante mise en abyme de lui-même dans l’inacceptable solitude de la multitude. Merci à vous, en tous les cas, de m’avoir suivi jusqu’au bout de ce périlleux dossier.

Les parties du dossier :

[je(u) vi(deo)#11] comment je me suis construit sur un tas de pixels ? 1/4

[je(u) vi(deo)#12] comment je me suis construit sur un tas de pixels ? 2/4

[je(u) vi(deo)#13] comment je me suis construit sur un tas de pixels ? 3/4

Lamyfritz

Vieux flibustier chiqueur de pixel et écumeur de poulpe, retiré avec femme et enfants. Engagé comme matelot au temps de l’Amstrad puis comme corsaire à bord de la Megadrive, il décime l’armada 8-bits et harcèle les navires de chez Nintendo. Le PC lui permet d’être son propre capitaine mais il rêve toujours de cette époque d’aventures où le jeu vidéo était encore terra incognita.

2 commentaires
  1. melkiok
    22 Mar. 2016 à 23:25 -----> lui répondre

    Le rouge et le noir et Dune cité conjointement ? Osé ! 😉
    Perso moi j’étais plutôt Chani que Jessica niveau romance ^^
    En parlant de Jodorowski hâte de voir ce que donne le docu étant sorti au ciné (et dispo depuis un moment outre atlantique)
    faut vraiment que je me le matte

    1. lamyfritz
      25 Mar. 2016 à 20:13 -----> lui répondre

      Je l’ai vu aujourd’hui, il est bien ; je pense que je vais faire un post dessus bientôt – j’ai vu « The Dance of Reality » hier soir, d’ailleurs. Je pense que les deux sont à découvrir ensemble.

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